Tout récemment, à l’occasion de quelques jours de repos, j’ai découvert, dans une église où je n’étais jamais entré, un Christ en croix qui ne pouvait pas ne pas attirer l’attention. Habituellement, les crucifix nous offrent l’image d’un Jésus déjà marqué par la mort : le corps est affalé vers le bas, la tête penchée sur la poitrine ; tous les membres sont détendus ; le combat est terminé. Le crucifix de l’église de Geugnon, en Saône et Loire, non loin de Taizé, présente le corps du Christ qui souffre et se débat, dans les affres de l’agonie : les longues jambes essaient de s’appuyer sur le bois de la croix ; les mains et les doigts des mains sont tendus vers le ciel ; et surtout, le visage du Christ est aussi levé vers le haut, comme pour exprimer le cri de Jésus à son Père : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Ce crucifix original rappelle avec force l’intensité du combat que Jésus a dû livrer contre la mort, et l’immense souffrance qu’il a endurée… A force de répéter tranquillement: « Crucifié sous Ponce Pilate, il a souffert sa passion » nous oublions trop facilement l’intensité de la douleur affrontée par Jésus… Et nous ne comprenons plus toujours le scandale du message de la foi chrétienne : Dieu lui-même rejeté par les hommes, méprisé, condamné à mort et exécuté. C’est le scandale éprouvé par les apôtres et les amis de Jésus, au moment de son agonie et de sa montée au calvaire… Quand ils seront acculés à fuir sa souffrance. C’est le scandale exprimé aujourd’hui encore par beaucoup devant tant de souffrances qui, de siècles en siècles, sont le reflet et la poursuite des souffrances de Dieu au milieu de nous. La lutte de Jésus sur la croix contre la mort, elle se vit toujours dans les drames de Palestine, du Pakistan, du Soudan et de l’Irak… Nous la rencontrons dans la souffrance de nos amis, dans les hôpitaux et les cliniques, dans les brisures de notre cœur et du cœur de ceux qui sont proches de nous, quand ils ne parviennent plus à s’aimer et que meurt la fidélité qu’ils s’étaient promise. Cette grande souffrance du monde, nous la ferons bientôt monter vers Dieu dans la longue Prière Universelle du Vendredi-Saint à laquelle je vous invite à participer : nous rassemblons alors devant Dieu, comme pour les unir au cri de Jésus sur la croix, le poids énorme de la vie, des joies et des souffrances de l’Eglise et du monde, comme nous le faisons plus brièvement dans l’eucharistie de chaque dimanche.
Pourquoi faire allusion au Christ des douleurs en ce jour où nous faisons mémoire de la transfiguration de Jésus sur la montagne ? Alors que son visage apparaît brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière ? Vous l’avez sans doute déjà compris… L’Evangile en donne l’explication : Jésus vient d’annoncer qu’il sera rejeté et condamné et qu’il devra mourir sur la croix ; les apôtres, avec Pierre, ne peuvent accepter l’éventualité de cette souffrance ; ils sont scandalisés comme nous le sommes souvent devant toute souffrance… Ils ne pourront l’admettre et tenter de le comprendre uniquement grâce à un acte de foi… Il faut qu’ils sachent que celui qui souffre est le même que celui qu’ils ont vu pénétré de lumière… Il faut qu’ils soient certains que, malgré les apparences, celui qui est rejeté est le même que celui dont Dieu, le Père du ciel, a dit : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui j’ai mis tout mon amour. » En cette proclamation du Père se trouve justement la vraie lumière : celle qui ressemblait au soleil ou à la neige a très vite disparu pour laisser place à nouveau au quotidien, avec sa routine et sa banalité… « Ils ne virent plus que Jésus seul. » Voici l’appel qui nous est offert au cours de chaque carême : ne plus voir que Jésus seul ; au milieu de nos projets, de nos questions, de nos joies et de nos peines, et devant chaque souffrance, nous efforcer d’essayer de distinguer la présence de Jésus seul. Nous ne voyons plus la grande lumière. Il ne nous reste que la lumière de la foi : savoir qu’il est le Fils bien-aimé du Père… Et en conclure que nous-mêmes, et tous ceux qui nous entourent, sont enfants bien-aimés de Dieu, en lui, grâce à lui, Jésus. « Ecoutez-le », a dit la Père aux trois apôtres. « Ecoutez-le », nous dit-il aujourd’hui… Et nous entendons Jésus nous redire : « Relevez-vous, et n’ayez pas peur ! » La réalité de nos vies et de la vie du monde reste et restera la même ; mais grâce à la lumière de la foi, elle est transfigurée, métamorphosée en réalité divine. Qui que nous soyons, quelles que soient nos souffrances et nos épreuves, nous pouvons réclamer la force offerte aux enfants de Dieu, aimés du Père. Toutes les personnes qui nous entourent, qu’elles soient aimables ou peu sympathiques, nous sommes invités à les estimer, à les aimer, parce qu’elles sont enfants de Dieu, aimées du Père. Et tant d’hommes et de femmes, proches de nous ou habitant à l’autre bout du monde, surtout celles qui souffrent et réclament d’être aidées ou relevées, nous nous efforcerons, au long du Carême, d’y être attentifs, et de répondre à leurs appels, par les divers moyens qui nous sont proposés, parce que tous sont enfants de Dieu, aimés du Père.
La fête de Pâques, que nous allons bientôt célébrer, sera l’affirmation annuelle de la transfiguration de tout l’univers, par le passage de Jésus au delà de la souffrance et de la mort, vers l’Amour du Père. Chaque eucharistie, de chaque dimanche, célèbre cette immense métamorphose du monde… Chantons donc aujourd’hui cette lumière invisible qui est notre force.
Et gardons au cœur la belle prière du psaume que nous avons prié tout à l’heure : « Montre-nous, Seigneur, ton amour, comme notre espoir est en toi. » |